
L’algorithme ne lit pas les sentiments. Il hiérarchise des profils à partir de données.
Comment ça fonctionne ?
Une appli de rencontre ne se contente pas d’héberger des profils et de les montrer dans un ordre neutre. Elle organise ce que l’on voit. Derrière l’écran, il y a un système de recommandation qui sélectionne, classe et fait remonter certains profils plutôt que d’autres. Son rôle n’est pas de comprendre ce qu’est une vraie compatibilité au sens humain, ni de saisir la complexité d’une attirance. Il sert avant tout à organiser la visibilité des personnes présentes sur la plateforme.
Ce que l’on voit sur une application n’est jamais une vitrine objective de tous les profils disponibles. L’application détermine en partie quels profils seront mis en avant, lesquels resteront en arrière-plan et lesquels seront très peu visibles, voire invisibles.
Tinder explique, dans un article de sa newsroom mis à jour le 11 juillet 2022, que ses recommandations tiennent compte de l’activité, de la proximité, des likes, des refus et même de signaux tirés des photos déjà aimées. Autrement dit, avant même qu’un choix soit fait, un premier tri a déjà eu lieu.
Les plateformes ne poussent pas tous les profils de la même manière. Une étude publiée en ligne le 17 octobre 2023 dans une revue d’INFORMS montre l’existence d’un biais de popularité. En clair, les profils déjà populaires sont recommandés plus souvent, ce qui renforce encore leur visibilité. Le résultat, c’est qu’un profil peut paraître “plus désirable” simplement parce qu’il est davantage montré.
Les applis n’inventent pas les discriminations, elles les automatisent.
Le problème ne vient pas seulement des personnes qui utilisent l’appli. Il vient aussi de la manière dont la plateforme transforme des préférences déjà marquées par des normes raciales, genrées et sociales en règles de tri. Si certains profils reçoivent moins de likes ou moins de réponses à cause de préjugés déjà présents dans la société, le système peut enregistrer cela comme un signal de moindre désirabilité et leur donner encore moins de visibilité.
C’est précisément l’idée défendue par Apryl Williams, sociologue, dans son livre Not My Type: Automating Sexual Racism in Online Dating, publié en février 2024 chez Stanford University Press. Elle explique que les applis de rencontre rendent le racisme sexuel plus efficace et plus routinier. Les plateformes ne créent pas ces hiérarchies de désir à partir de rien. Elles s’appuient dessus, les codent dans leurs systèmes de tri, puis les font circuler à grande échelle sous une apparence de préférence personnelle ou de compatibilité.
Le swipe accentue les biais.
Zilin Ma et Krzysztof Z. Gajos, deux chercheurs en informatique, plus précisément dans le champ de l’interaction humain-machine et des systèmes intelligents, ont publié dans les actes de la conférence CHI 2022 une étude sur l’effet du design des interfaces de rencontre sur les choix des utilisateurs. Dans cette recherche, les auteurs ont mené une expérience en ligne sur un site de rencontre simulé pour observer comment certaines interfaces influencent la prise de décision. Ils montrent que des choix de design aujourd’hui très répandus, comme le swipe ou l’affichage de scores de compatibilité, favorisent des décisions rapides fondées sur des éléments superficiels.
Les auteurs expliquent plus précisément que, dans leur expérience, des participants ayant déclaré ne pas vouloir utiliser la couleur comme critère ont malgré tout manifesté un biais anti-noir statistiquement significatif lorsqu’ils utilisaient une interface de swipe classique, centrée d’abord sur la photo et quelques informations brèves. En revanche, lorsque l’ordre des informations était inversé et que les participants voyaient d’abord des éléments plus substantiels du profil, liés à leurs préférences explicites, avant le nom et la photo, ce biais diminuait nettement. Leur conclusion est claire. Le design n’est pas neutre. Il influence la manière de regarder, de comparer et de choisir.

Crédit photo : Cottonbro Studio
Hommes et femmes ne vivent pas la même expérience.
D’après Pew Research Center, dans un article publié le 2 février 2023 à partir d’une enquête menée aux États-Unis en juillet 2022, 54 % des femmes ayant utilisé une appli de rencontre récemment disent s’être senties dépassées par le nombre de messages reçus, contre 25 % des hommes. À l’inverse, 64 % des hommes disent s’être sentis en insécurité à cause du manque de messages, contre 40 % des femmes. Le même article montre aussi que les femmes vivent plus souvent des expériences intrusives ou non désirées sur ces plateformes.
En France, le sondage Harris Interactive pour Glamour, réalisé en octobre 2015 auprès de 527 personnes de 18 à 35 ans, montrait déjà que les femmes étaient plus nombreuses à dire que ces applis leur avaient fait plus de mal que de bien (23 % contre 17 % des hommes), et que Tinder était déjà perçue comme plus superficielle et plus centrée sur le physique.
Cette asymétrie apparaît aussi dans un article journalistique de Madmoizelle, publié le 29 juillet 2019 par Camille Lorente, qui résume une enquête du Monde publiée le 26 juillet 2019. On y lit que, dans une expérience où deux journalistes créent de faux profils du sexe opposé, le profil féminin reçoit une masse de sollicitations jusqu’au sentiment de harcèlement, tandis que le profil masculin connaît surtout l’invisibilité et l’absence de réponse. L’article cite même un test empirique mené pendant l’enquête avec un taux de succès moyen de 50 % pour une femme contre 2 % pour un homme. La même appli ne produit pas le même vécu selon le genre. Pour certaines, le problème est l’excès, l’intrusion et la fatigue. Pour d’autres, c’est le manque d’attention, la frustration et le sentiment d’être invisible.
Les applis “cachent l’amour” derrière un paywall.
Tinder propose de voir qui a liké, d’avoir des Boosts pour devenir l’un des profils les plus vus de la zone pendant un temps donné, des Super Likes, des Top Picks, et avec Platinum, des Likes prioritaires vus plus vite par les autres profils. Bumble vend aussi des outils du même type, comme Spotlight pour être montré à plus de personnes, voir qui a liké, Booste tes Likes pour être visible plus rapidement, ou encore Ton profil apparaît en priorité. Autrement dit, ce qui est monétisé, ce n’est pas seulement une “meilleure expérience”. C’est aussi la possibilité d’être plus vu, plus vite, et dans de meilleures conditions.
Derrière cela, il y a une logique économique très claire. Match Group, maison mère de Tinder et d’autres applis, a annoncé le 3 février 2026 3,5 milliards de dollars de chiffre d’affaires sur 2025 et 14,2 millions de payeurs. Le point le plus solide à en tirer, c’est donc une analyse simple. Ces applis ne gagnent pas leur argent en rendant la visibilité totalement simple, abondante et égale pour tout le monde. Elles gagnent une partie de leur argent en créant différents niveaux d’accès à cette visibilité, puis en vendant des moyens de l’améliorer. On peut dire qu’elles transforment la visibilité en ressource payante.
Ce qu’il faut retenir.
Le problème n’est pas seulement qu’un algorithme “choisit à notre place”. Il trie à partir de normes déjà présentes dans la société, peut renforcer des biais par son design, donne plus d’espace aux profils déjà favorisés, puis monétise cette inégalité de visibilité. C’est pour ça qu’une appli de rencontre ne montre jamais simplement “les bonnes personnes”. Elle organise un marché de l’attention où certains profils circulent mieux que d’autres.
Et c’est aussi là qu’il faut être lucide sur l’objectif réel de ces plateformes. Il n’existe pas de preuve publique solide montrant qu’elles empêchent délibérément de trouver l’amour. En revanche, on l’a vu, leur modèle économique montre clairement que leur intérêt ne se limite pas à faire disparaître les utilisateurs le plus vite possible.
L’analyse la plus solide à en tirer, c’est qu’une appli de rencontre ne vit pas seulement de la rencontre réussie. Elle vit aussi de l’engagement, du temps passé, de la frustration, de l’espoir de mieux faire au prochain swipe et de la possibilité de payer pour améliorer sa place dans le système. Autrement dit, trouver quelqu’un peut arriver, bien sûr, mais ce n’est pas forcément la logique que le produit optimise en priorité.
Sources
Crédit image : collage réalisé par 2KIND. L’image de fond a été prise par Alexander Sinn et la photo des deux téléphones par Mohamed Nohassi.
Tinder : Powering Tinder®: The Method Behind Our Matching : source officielle Tinder, mise à jour le 11 juillet 2022.
Musa Eren Celdir, Soo-Haeng Cho, Elina H. Hwang : Popularity Bias in Online Dating Platforms: Theory and Empirical Evidence : étude publiée en ligne le 17 octobre 2023.
Apryl Williams : Not My Type: Automating Sexual Racism in Online Dating : Stanford University Press, février 2024.
Harvard Gazette : How dating sites automate sexual racism : article publié le 4 avril 2024.
Zilin Ma & Krzysztof Z. Gajos : Not Just a Preference: Reducing Biased Decision-making on Dating Websites : papier publié dans les actes de CHI 2022.
Pew Research Center : Key findings about online dating in the U.S. : article publié le 2 février 2023.
Madmoizelle : Tinder : les différences femmes-hommes expliquées dans une enquête : article de Camille Lorente, publié le 29 juillet 2019.
Tinder : Tinder subscriptions : page officielle sur les abonnements Tinder.
Bumble : Bumble Premium and Premium+ : page officielle sur les options payantes Bumble.
Match Group : Fourth Quarter and Full-Year Results : communiqué publié le 3 février 2026.





