Comment l’algorithme transforme la frustration en haine

12 juin 2026
Montage violet sur le thème des incels, avec une silhouette d’homme regardant son téléphone, des visages flous en arrière-plan et le mot « incel » en lettres découpées.

La misogynie sous couvert de « self-improvement ».

C’est quoi, les incels ?

Depuis quelques années, des mots comme incel, masculinisme ou manosphère reviennent souvent dans les débats et sur les réseaux. Ils renvoient à des espaces en ligne où des contenus sur les relations, la “réussite” et la virilité circulent, et où certaines frustrations liées au rejet ou à la solitude sont parfois transformées en discours opposant “les hommes” et “les femmes”.

Incel vient de involuntary celibate. Le terme désigne une personne, souvent un homme, qui dit vivre un célibat involontaire, c’est-à-dire ne pas réussir à avoir de relations affectives et intimes malgré l’envie. Le mot est aussi lié à une sous-culture en ligne.

Dans cette sous-culture, appelée incelosphere, on retrouve la black pill, l’idée que l’apparence et la “biologie” décideraient presque de tout, et des classements caricaturaux. Chad et Stacy y servent à désigner l’homme et la femme supposés “parfaits”, beaux et populaires. Ces récits glissent souvent vers la misogynie en faisant des femmes le bouc émissaire des difficultés relationnelles.

Le piège de la répétition.

Quand on clique sur “confiance ”, « rencontres” ou “ masculinité”, l’algorithme lit des signaux simples (temps de visionnage, likes, commentaires, arrêts de scroll) pour optimiser ce qui retient l’attention et donc l’engagement. Il personnalise le fil, propose des contenus similaires, puis glisse vers des vidéos plus polarisantes ou plus agressives ; si ça fait réagir, il continue dans cette direction.

À force, le fil peut se resserrer en “bulle de filtres” : l’algorithme propose surtout des contenus similaires à ce qu’on a déjà regardé, ce qui réduit la diversité des points de vue et peut donner l’impression que “tout le monde pense pareil”. Jusqu’à glisser vers “alpha”, “red pill”, “looksmaxxing”… En France, le Haut Conseil à l’Égalité (rapport publié le 7 novembre 2023, basé sur l’analyse des 100 contenus les plus vus sur TikTok, Instagram et YouTube) montre à quel point le terrain est déjà saturé : sur TikTok, 61 % des vidéos analysées présentent des comportements masculins stéréotypés et, dans l’humour/divertissement (les formats les plus présents), 42,5 % contiennent des représentations dégradantes des femmes ; sur Instagram, 68 % des contenus analysés propagent des archétypes de genre.

Le “tunnel de conversion”.

Le parcours type qui mène à des discours masculinistes suit souvent ces trois étapes qui jouent sur les émotions :

  • Capturer : ça commence par des promesses d’auto-amélioration. Confiance, “discipline”, corps “optimisé”, argent, routines simples à suivre. Le contenu ressemble à du coaching, ça rassure et ça donne l’impression de reprendre le contrôle.
  • Déplacer la faute : ensuite, le discours glisse vers des explications simplistes qui cherchent un coupable. “Les femmes”, “les féministes”, parfois les personnes LGBTQIA+… Une difficulté personnelle devient un “problème de société” avec un bouc émissaire, ce qui alimente la colère.
  • Donner des codes et des rôles : Enfin, le même lexique et les mêmes codes reviennent partout, avec des figures présentées comme des modèles pour créer un sentiment d’appartenance.

Alpha / sigma : ce sont des étiquettes pour classer les hommes. “Alpha” désigne l’homme présenté comme dominant, sûr de lui, leader et “désirable”. “Sigma” désigne un homme décrit comme un “loup solitaire”, au-dessus des règles, qui n’aurait besoin de personne. Dans les faits, c’est un récit qui valorise la domination et le rejet des émotions.

Hypergamie : c’est l’idée que les femmes choisiraient “naturellement” des hommes plus riches, plus grands, plus populaires ou plus haut placés. Ce concept sert souvent à justifier la rancœur : si une relation ne marche pas, ce serait “la preuve” que les femmes ne regardent que le statut.

Bodycount : c’est le nombre de partenaires sexuels d’une personne. Dans ces milieux, le terme sert surtout à juger et contrôler la sexualité des femmes, en associant “valeur” et “pureté”, tout en appliquant souvent un double standard aux hommes. On retrouve des idées très conservatrices qui consistent à surveiller la sexualité des femmes, juger leur désir plus durement, et présenter une morale sexuelle comme une évidence “naturelle”. C’est un vieux discours, remis au goût du jour.

“Homme de valeur” / “femme de valeur” : ce sont des expressions qui réduisent les personnes à une “note” ou un “niveau”. L’homme est évalué par l’argent, le statut et le pouvoir. La femme est évaluée par la conformité, la beauté et la sexualité jugée “acceptable”. Ça transforme des individus en produits à comparer.

On retrouve aussi un lexique de marché pour parler des relations. Il serait question “d’offre et de demande”, d’un “marché de la séduction” soi-disant “déréglé” par des “hommes soja”, une insulte pour viser des hommes jugés pas assez virils, perçus comme féministes ou sensibles.

Encore une fois, les algorithmes essaient des contenus, gardent ceux qui font le plus réagir et normalisent ce récit sous forme de divertissement : on reste “pour s’améliorer”, on repart avec des idées hostiles.

Le rebranding qui contourne la modération.

Des créateurs incels et masculinistes se représentent comme des coachs en développement personnel. Ils parlent de confiance, de discipline, de musculation, d’argent, comme preuve d’une “réussite”. Le vocabulaire paraît plus neutre et les hashtags plus “clean”, mais le fond reste le même, l’objectif est de classer la valeur des personnes, désigner des coupables, et blâmer les femmes et parfois certaines minorités. C’est une porte d’entrée efficace, parce que ça ressemble à du contenu utile et “motivant”, donc plus acceptable, plus partageable, et plus facile à faire remonter par l’algorithme.

La misogynie circule ainsi sous couvert de “self-improvement”, y compris dans des formats très populaires. The Joe Rogan Experience est classé numéro 1 mondial sur Spotify dans le récap annuel 2025, et il apparaît aussi en tête des classements Apple sur 2025. Le podcast de Logan Paul, Impaulsive, fait partie du Top 50 des podcasts les plus écoutés aux États-Unis selon Edison Research, ce qui montre à quel point ces formats ont une audience massive. Formats qui mettent en avant une masculinité centrée sur la force et l’autocontrôle, et invitent régulièrement des figures virilistes et anti-féministes.

La frustration, c’est lucratif.

Cette hiérarchie imaginaire, construite dans certains espaces incels et masculinistes, propose une explication simpliste qui finit souvent par faire des femmes les responsables de la frustration masculine.

Mais c’est aussi un modèle économique. Plus le discours installe l’idée d’un “problème” (tu serais “en bas” du classement, le “marché” serait “truqué”), plus il peut vendre une “solution” prête à l’emploi : coaching, formations en séduction, “écoles de masculinité”, bootcamps, ebooks, abonnements à des communautés privées. Les contenus créent souvent un sentiment d’urgence et de manque (“tu dois rattraper ton retard”, “si tu n’agis pas, tu perds”), puis promettent des résultats mesurables (“deviens alpha”, “change ton statut”, “optimise ton physique”). C’est une logique classique où on entretient l’insécurité, on vend une méthode, et on encourage à acheter la suite. Et comme ces vidéos jouent sur des émotions fortes comme la colère, la honte ou l’espoir, elles génèrent beaucoup d’engagement, l’algorithme les met plus en avant, ce qui amène plus de vues et donc plus de clients aux influenceurs masculinistes.

Sources

Crédit image : collage réalisé par 2KIND. Photo de fond de Dasha Yukhymyuk. et élément d’image de Harry Prabowo et Nicolas Asfouri / AFP, via France 24, article Masculinistes et « incels » : de la haine des femmes en ligne à la violence physique.

Photo : © Nicolas Asfouri / AFP, via France 24, article Masculinistes et « incels » : de la haine des femmes en ligne à la violence physique.

UCL / University College London : Social media algorithms amplify misogynistic content to teens : article publié le 5 février 2024, présentant le rapport Safer Scrolling sur l’amplification algorithmique des contenus misogynes auprès des adolescents.

Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCE) : La Femme Invisible dans le numérique : le cercle vicieux du sexisme : rapport publié le 7 novembre 2023, utilisé pour les données françaises sur le sexisme, les stéréotypes de genre et la représentation des femmes dans les contenus numériques.

The Guardian : ‘Incel’ accounts using self-improvement language to avoid TikTok bans – study : article de Daniel Boffey, publié le 29 mars 2025, sur le rebranding de comptes incels autour du self-improvement, du looksmaxxing et des codes “Sub5”.