
On swipe, on “matche”, on zappe. C’est l’amour qui s’effrite, ou les applis qui nous poussent à consommer les relations comme des produits ?
L’élargissement du champ des possibles.
Les applis ont élargi le champ des possibles, car on peut rencontrer des personnes en dehors de son cercle habituel, de sa ville ou de sa communauté. En ce sens, elles facilitent l’accès à la rencontre.
Mais, de façon assez paradoxale, elles ne sont pas pour autant la voie principale pour former un couple. Comme le rappelle une étude de l’INED sur la vie affective des moins de 30 ans, les applications n’ont mis en relation que 11 % des couples, loin derrière le lieu d’étude ou de travail, où se forme un couple sur trois, et juste derrière les bars, concerts, festivals, la rue ou les commerces, qui restent aussi des espaces de rencontre importants. Cela montre bien que les applis ont pris de la place, sans remplacer les liens sociaux classiques.
En revanche, elles changent en profondeur la manière de dater. Avec les applications, on ne rencontre plus seulement quelqu’un par hasard ou par lien social, on choisit à travers des filtres, des photos et une interface pensée pour faire décider vite, presque comme dans un catalogue. À force de faire défiler les profils, le regard change parce qu’on devient plus sélectif, plus rapide à écarter, et on finit souvent par chercher ce qui ne va pas plutôt que ce qui pourrait créer un lien. À cela s’ajoute le fonctionnement même des plateformes : les profils déjà très vus sont souvent encore plus mis en avant, pendant que d’autres restent peu visibles.
L’abondance qui crée le doute.
À force d’être confronté à autant d’options, on finit souvent par repérer d’abord ce qui manque, ce qui dérange ou ce qui ne correspond pas tout à fait, plutôt que de laisser de la place à la curiosité ou à la surprise. L’envie d’apprendre à connaître une personne peut alors s’affaiblir, parce que l’application entretient en permanence l’idée qu’il existe peut-être “mieux” juste après. Cette abondance crée du doute, rend le choix plus fragile, et pousse plus facilement à interrompre une relation naissante au lieu de voir ce qu’elle pourrait devenir. Petit à petit, on passe plus de temps à comparer, sélectionner et éliminer qu’à vivre une vraie rencontre. En bref, on évalue plus qu’on ne rencontre.
Ce que ça fait à l’estime de soi.
La logique de vitrine n’est pas neutre. Sur ces applis, tout passe d’abord par l’image : les photos, les likes, la manière dont un profil est présenté, et même une forme de classement invisible entre les personnes. Cela crée un cadre où l’on apprend à se regarder à travers le regard des autres. Peu à peu, on se compare davantage, on doute plus facilement de son apparence, de sa valeur, de sa capacité à plaire. Pour certaines personnes, cela peut fragiliser l’estime de soi, abîmer le rapport au corps, et peser sur le moral. Le problème ne vient pas seulement de l’usage que l’on en fait, mais aussi du design même de ces applications, qui poussent à se montrer, à être validé, à mesurer sa place.
À cela s’ajoute le fonctionnement des algorithmes. Beaucoup de systèmes de recommandation mettent davantage en avant les profils qui attirent déjà beaucoup d’attention. Plus un profil est vu, liké ou sollicité, plus il a de chances d’être montré à nouveau. À l’inverse, d’autres profils restent moins visibles, non pas parce qu’ils auraient moins de valeur, mais parce qu’ils sont moins favorisés par le mécanisme de départ. Cela crée une dynamique inégale : certaines personnes accumulent les matchs et les messages, pendant que d’autres ont le sentiment d’être laissées de côté. À la longue, cela peut installer une vraie fatigue, un sentiment d’injustice et parfois l’impression d’être invisible.
Et l’amour dans tout ça ?
On n’a pas désappris à aimer. Mais on aime aujourd’hui dans un cadre qui pousse à aller vite, à comparer et à penser qu’une personne peut toujours être remplacée par une autre. Les applis et les réseaux ne se contentent pas de mettre des gens en contact, ils organisent aussi la manière dont on se regarde, dont on se présente et dont on choisit. On apprend à se montrer sous son meilleur angle, à attendre des signes de validation, à lire les autres à travers quelques photos, quelques phrases et quelques indices de popularité. Peu à peu, les émotions entrent dans une logique de marché et on se met en scène, on se jauge, on se sélectionne. C’est ce que montrait déjà Eva Illouz, sociologue et directrice d’études à l’EHESS, qui travaille sur la sociologie des émotions et de la culture. Dans Les Sentiments du capitalisme (2006), elle explique comment la vie intime et les sentiments sont de plus en plus traversés par des logiques de marché, de visibilité et d’évaluation.
De son côté, Hartmut Rosa, sociologue et professeur de sociologie générale et théorique à l’université Friedrich-Schiller d’Iéna, travaille sur le rapport au temps, les rythmes sociaux et la modernité. Dans Accélération. Une critique sociale du temps (2010), il montre que tout s’accélère : les rythmes de vie, les échanges, les habitudes, les décisions. Cette vitesse change aussi la rencontre. On prend moins de temps pour ressentir, pour hésiter, pour laisser un lien se construire. À la place, on sent une pression diffuse parce qu’il faudrait savoir vite, répondre vite, choisir vite, passer à autre chose si ce n’est pas immédiatement évident. Le problème n’est donc pas l’amour en lui-même, mais le cadre dans lequel on essaie de le faire exister. Aimer, aujourd’hui, c’est souvent résister à ces réflexes et ralentir, sortir de la comparaison permanente, accepter de ne pas tout optimiser, choisir la qualité plutôt que la quantité, et enfin, prendre le temps de vraiment rencontrer l’autre pour voir ce qu’un lien peut devenir.
En conclusion.
On parle beaucoup de “crise” du couple hétéro, de baisse de la natalité et de rejet du modèle familial classique. Mais les données racontent une histoire un peu plus nuancée. En France, la natalité continue bien de baisser en 2024, selon l’Insee. Dans le même temps, l’INED montre que chez les 18–29 ans, l’amour n’a pas disparu : quatre jeunes adultes sur cinq ont connu au moins une relation amoureuse ou sexuelle dans l’année, et le couple reste la forme relationnelle la plus fréquente. Ce qui change, ce n’est pas la disparition du lien. C’est sa forme, son rythme et son cadre. L’installation en couple et en famille arrive plus tard qu’avant, sans être pour autant rejetée, et elle coexiste davantage avec des histoires plus brèves ou des relations qui brouillent les frontières entre amitié, sexualité et attachement.
Les applis ont pris une place visible dans l’imaginaire amoureux, mais elles ne sont pas devenues la voie principale pour former un couple. L’enquête Envie de l’INED, publiée en juin 2024 à partir de données recueillies en 2023, montre que chez les moins de 30 ans, les études et le travail restent le premier cadre de rencontre des couples, loin devant les applications, davantage liées aux histoires d’un soir. En parallèle, le modèle économique des applis de rencontre donne des signes d’essoufflement : Match Group a annoncé un recul du nombre de payeur·euses en 2024, y compris sur Tinder, et sa valorisation boursière à la fin de 2024 tournait autour de 8 à 9 milliards de dollars, contre plus de 37 milliards fin 2021. Autrement dit, les jeunes adultes n’aiment pas moins que leurs aîné·es : ils et elles aiment dans un autre décor, avec d’autres temporalités, d’autres attentes, et moins d’adhésion automatique au scénario traditionnel “rencontre, couple, cohabitation, enfant”.
Sources
Crédit image : collage réalisé par 2KIND à partir d’une photo de NIK sur Unsplash.
INED : Couples, histoires d’un soir, « sexfriends » : diversité des relations intimes des moins de 30 ans : source principale utilisée pour les données sur la vie affective et sexuelle des 18–29 ans en France.
Franceinfo / Radio France : Couple, célibat, relation d’un soir, crush… Quelles sont les habitudes affectives des moins de 30 ans ? : article de vulgarisation autour de l’étude de l’INED sur la vie affective des moins de 30 ans.
Tila M. Pronk et Jaap J. A. Denissen : A Rejection Mind-Set: Choice Overload in Online Dating : article scientifique utilisé pour comprendre l’effet de surcharge de choix dans les rencontres en ligne.
ScienceDirect : Dating apps and their relationship with body image, mental health and wellbeing: A systematic review : revue systématique utilisée pour les effets des applications de rencontre sur l’image corporelle, la santé mentale et le bien-être.
Judith Duportail : L’Amour sous algorithme : livre-enquête sur Tinder, les données personnelles et les logiques de classement dans les applications de rencontre.
Eva Illouz : Cold Intimacies: The Making of Emotional Capitalism : ouvrage utilisé pour analyser les liens entre émotions, intimité et logiques de marché.
RTBF Actus : Déclin du couple, des mariages, de la natalité : nous serions en période de “récession amoureuse” : source utilisée pour situer le débat médiatique autour de la “récession amoureuse”.
Lien à compléter : je n’ai pas pu vérifier l’URL exacte de l’article RTBF.
Hartmut Rosa : Accélération. Une critique sociale du temps : ouvrage utilisé pour penser l’accélération des rythmes sociaux et son effet sur les relations.









