
Tu ne choisis pas toujours la musique que t’aimes.
Quand ton coup de cœur musical est le fruit d’une campagne.
Une découverte qui semble naturelle.
Tu entends ce même extrait de musique dans une série.
Tu le retrouves ensuite sur Instagram, puis dans une vidéo TikTok, puis sur une page qui ressemble à un compte de fan.
La répétition fait que ce morceau finit par te devenir familier. Quelques jours plus tard, tu le cherches et tu l’ajoutes à ta playlist.
À aucun moment, pourtant, tu n’as vu le mot « publicité ».
“Tout le monde fait ça maintenant. Et si vous ne l’êtes pas, vous êtes derrière.” Joe Lim fondateur de Floodify, une entreprise spécialisée dans le marketing d’influence de masse.
En mars 2026, les cofondateurs de l’agence musicale Chaotic Good Projects ont présenté leur méthode pendant une interview de Billboard enregistrée au festival South by Southwest.
Ils parlent de « simulation de tendance ».
Le principe est de publier assez de contenus, sur assez de comptes, pour donner l’impression qu’une chanson est déjà en train de devenir virale. Ils ont aussi expliqué disposer de milliers de pages et d’un bureau rempli de téléphones utilisés pour diffuser ces contenus.
L’agence a ensuite confirmé à Wired avoir mené des campagnes pour le groupe Geese et son chanteur Cameron Winter, notamment en diffusant sur TikTok des extraits de concerts et d’interviews. Elle nie avoir utilisé des robots ou gonflé artificiellement les écoutes. Elle affirme que les comptes sont animés par de véritables fans de musique.
Ce cas montre comment une campagne peut favoriser la découverte d’un artiste tout en restant presque invisible pour le public.
Ça porte un nom : l’astroturfing.
L’astroturfing crée de toutes pièces un engouement présenté comme spontané.
Le message semble venir de personnes ordinaires, d’un groupe de fans ou d’une communauté, mais en réalité, sa diffusion est organisée par une entreprise, une agence, un groupe politique ou une autre organisation.
Dans la musique, cela peut prendre la forme de faux comptes de fans, de commentaires coordonnés ou d’une tendance lancée artificiellement.
Le mot repose sur une métaphore : « grassroots » désigne un mouvement qui vient réellement de la base, tandis qu’« AstroTurf » est une marque de gazon artificiel. L’astroturfing, c’est donc l’équivalent d’un faux gazon : ça ressemble à un mouvement naturel et spontané, mais tout a été organisé en coulisses. (Je ne sais pas si c’est intéressant de le mentionner.)
La promotion devient de l’astroturfing lorsque son financement et sa coordination sont cachés pour faire passer une campagne organisée pour un élan spontané de fans. Le clipping, qui consiste à découper une chanson, une interview ou un concert en petits extraits faciles à diffuser, n’est pas forcément trompeur, par exemple.
Comment une tendance peut être fabriquée.
Une campagne d’astroturfing commence par diffuser le même morceau sur de nombreux comptes qui semblent indépendants : pages de fans, comptes de mèmes, extraits de concerts ou montages vidéo. Publiés en peu de temps, ces contenus produisent des vues, des commentaires, des recherches et des reprises du son. L’algorithme interprète alors cette activité comme un intérêt croissant et recommande le morceau à davantage de personnes.
Certaines campagnes cherchent aussi à orienter les premières réactions avec de faux commentaires et de fausses réactions. La campagne donne alors l’impression qu’un avis collectif existe déjà.
De vraies personnes peuvent ensuite découvrir le morceau, l’aimer et le partager sincèrement, ce qui rend difficile de distinguer l’élan spontané de la campagne qui l’a déclenché.
Pourquoi ça fonctionne ?
Plus nous entendons un morceau, plus il devient familier.
Et cette familiarité peut augmenter son appréciation. Dans une étude publiée en 2017, 15 personnes ont écouté 40 extraits inconnus jusqu’à 28 fois, pendant quatre semaines, dans des conditions proches de leur écoute quotidienne. Leur appréciation a augmenté de manière significative au fil des écoutes. Dans cette étude, le nombre de répétitions expliquait près de 20 % de la variation des notes données aux morceaux.
Les commentaires et les chiffres ajoutent une autre information : ils nous indiquent que d’autres personnes semblent déjà aimer le morceau. La popularité affichée oriente donc nos choix.
Comment reprendre un peu de contrôle.
Tu peux regarder le contexte :
- Le compte parle-t-il soudainement d’un seul artiste ?
- Les mêmes phrases apparaissent-elles sur plusieurs pages ?
- La relation commerciale est-elle indiquée ?
- Le compte publie-t-il de vrais posts travaillés ou seulement des contenus à la chaîne ?
- Que reste-t-il quand tu écoutes le morceau entier, hors de ton fil ?
Une chanson virale peut être excellente, mais sa viralité n’est pas une preuve de popularité spontanée.
Ton goût t’appartient. Les conditions de ta découverte, elles, ne sont pas neutres.
Sources
Crédit image : collage réalisé par 2KIND. Photo de Cameron Winter : Lygonstreet : Wikimedia Commons. Photo des mains avec téléphone : Nur Andi Ravsanjani Gusma : Pexels. Arrière-plan en gazon artificiel : Engin Akyurt : Pexels. Logos WIRED et Billboard : Wikimedia Commons : WIRED et Wikimedia Commons : Billboard. Logo Geese : site officiel de Geese.
Vulture / New York Magazine, 2026 : The Feed Is Fake: That “Viral” Song, Movie, Meme, Influencer, and Celebrity Drama Was Probably the Product of a Stealth Marketing Campaign
Billboard, 2026 : The Secret to How a Song Goes Viral on TikTok, With Digital Marketing Agency Chaotic Good
Words from Eliza, 2026 : Fake Fans: Into the Digital Marketing Agency That Creates Your Music Taste
Wired, 2026 : The Fanfare Around the Band Geese Actually Was a Psyop
Numérique Investigation, 2025-2026 : Découvertes musicales : quand l’algorithme de TikTok s’impose face aux plateformes d’écoute
France Inter, 2024 : L’astroturfing, la grande illusion de l’opinion
Frontiers in Neuroscience, 2017 : Repeated Listening Increases the Liking for Music Regardless of Its Complexity: Implications for the Appreciation and Aesthetics of Music
@quefaitkobo, 2026 : Reel Instagram à l’origine du décryptage.
Ministère de l’Économie, 2023 : La France se dote d’un cadre juridique de régulation du secteur de l’influence commerciale






